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PLF 2021: des financements exceptionnels pour un déficit record

Par TSA | le Samedi 14 Novembre 2020

PLF 2021: des financements exceptionnels pour un déficit record

L’Algérie va enregistrer un déficit budgétaire record en 2021. Pour le financer, le gouvernement prévoit une série de mesures dont l’utilisation des ressources de la Banque d’Algérie, et la planche à billet déguisée.

On attendait avec curiosité de savoir comment le gouvernement algérien avait l’intention de financer l’énorme déficit budgétaire prévu en 2021.

La réponse est venue du ministre des Finances qui, à la fin de la semaine dernière, a d’abord confirmé le montant considérable du déficit du budget de l’État.

Aymen Benabderrahmane a livré deux chiffres aux députés réunis en session plénière à l’APN mercredi dernier. Le premier concerne le déficit au sens strict qui est estimé à près de 2780 milliards de dinars soit un peu moins de 14 % du PIB, contre 2380 milliards de dinars prévus pour la clôture de l’exercice 2020.

Le second mesure le « solde global du Trésor ». Il sera de près de 3614 milliards de dinars (l’équivalent de près de 29 milliards de dollars), soit 17,6 % du PIB global.

Selon les sources de TSA, « la différence entre les deux mesures du déficit des finances publiques vient essentiellement de la prise en compte dans le deuxième cas du déficit de la caisse nationale de retraite qui est financé par le budget de l’État et qui représente plus de 3 % du PIB ».

Ce déficit d’un montant considérable est un record dans l’histoire économique de l’Algérie. Il avait été anticipé par les institutions financières internationales en octobre dernier. Le FMI le considère comme « le plus élevé » de la région Mena.

À titre de comparaison, la Tunisie en pleine crise économique et sanitaire prévoit un déficit également historiquement élevé de 13 % du PIB en 2021.

Le Maroc en revanche a opté pour une relative rigueur budgétaire avec un projet de Loi de finance pour 2021 qui prévoit de limiter le déficit du budget de l’État à 6,5 % du PIB.

Entre financement monétaire et planche à billet

Où donc l’État va-t-il trouver les ressources nécessaires pour financer un tel déficit ? M. Benabderrahmane, a affirmé mercredi dernier devant les députés que « le déficit budgétaire prévu dans le cadre du Projet de loi de finances (PLF-2021) sera financé à travers l’application des mécanismes de la politique monétaire, stipulés dans la loi, en concertation avec la Banque d’Algérie ».

Une formulation qui évite soigneusement de se référer à un « financement non conventionnel » banni par l’Exécutif depuis près de 18 mois.

Dans le détail, il s’agit en particulier, selon les explications données par le ministre, « d’utiliser une partie des réserves et affectations constituées par la Banque centrale ».

Dans le cadre de ces mécanismes, « il sera procédé également au placement d’une partie des fonds propres de la Banque d’Algérie en bons du Trésor, conformément à l’article 53 de l’ordonnance N 03-11 relative à la monnaie et au crédit ».

Selon les sources de TSA au sein de l’administration des finances, « cette démarche vise à utiliser d’une part les provisions constituées par la Banque d’Algérie au titre du risque de change. Leur montant est actuellement de 1500 milliards de dinars. Il s’agit d’un procédé utilisé régulièrement au cours des dernières années par les autorités économiques algériennes. Il permet de récupérer les « profits exceptionnels » réalisés par la Banque d’Algérie sur la vente de ses réserves en devises au profit du Trésor.

Le placement des fonds propres de la Banque d’Algérie en bons du Trésor est en revanche une « nouveauté absolue ».Il s’agit de « mobiliser le capital et les réserves de la Banque d’Algérie dont les montants s’élèvent respectivement à 500 et 700 milliards de dinars au profit du Trésor public .Une opération tout à fait inédite et qu’on ne pourra faire qu’une seule fois », ajoutent nos sources.

Avec ces deux premières mesures annoncées par le ministre des Finances, la « politique monétaire » du gouvernement, malgré son caractère radical, n’a pas encore atteint le seuil du recours à la planche à billet.

Cette frontière est en revanche franchie avec la troisième mesure annoncée par Aymen Aderrahmane. Elle prévoit « la dynamisation du marché des bons du Trésor, à travers le rachat d’importants crédits bancaires communs, et le refinancement des bons du Trésor émis en contrepartie du rachat de ces crédits bancaires communs ».

Planche à billet déguisée

Le ministre a souligné que ladite opération de refinancement exigera d’ailleurs « l’adaptation du règlement de la Banque d’Algérie au contexte économique et financier actuel, ce qui garantira la liquidité nécessaire en faveur des banques pour financer l’économie, et partant permettra au Trésor de drainer une grande part de cette liquidité, dans le cadre de l’activité ordinaire du marché des valeurs du Trésor ».

Pour nos sources, « on va demander aux banques publiques, qui n’auront pas le choix, d’acheter des bons du Trésor et à la Banque d’Algérie qui n’aura pas le choix non plus de les réescompter. Il s’agit bien de planche à billet déguisée ».

Notons que l’économiste Nour Meddahi avait évoqué dès l’été dernier cette évolution probable en pronostiquant que « l’utilisation de la planche à billets s’imposera très rapidement malgré ce que prétendent les autorités. Je n’exclus pas un maquillage de l’opération où ce seraient les banques publiques qui prêteraient de l’argent au Trésor, et se feraient refinancer auprès de la BA dans le cadre d’une opération de réescompte »

« C’est donc de la planche à billets via les banques commerciales, alors que l’épisode de 2017 fut un financement direct de la Banque d’Algérie au Trésor », avait expliqué le professeur à la Toulouse School of Economics.

Des projections triennales sans changement d’orientation

Beaucoup d’observateurs sont frappés par le fait que le gouvernement algérien n’annonce pour l’instant aucun infléchissement notable de sa politique budgétaire au cours des prochaines années en dépit du caractère tout à fait exceptionnel des moyens qui seront mis en oeuvre pour financer un déficit record en 2021.

Le projet de Loi de finance 2021 que le Parlement est appelé à approuver dans les prochaines semaines sacrifie à la pratique légale inaugurée en 2017 qui consiste à élaborer une projection triennale des principaux agrégats budgétaires.

Dans ce domaine, il est frappant de constater que les informations livrées par le ministère des Finances ne prévoient pas de réduction sensible de l’écart entre les recettes et les dépenses au cours des 3 prochaines années. Il devrait continuer à se situer très officiellement à un niveau proche de 3000 milliards de dinars chaque année avec des dépenses totales qui avoisineront 8600 milliards de dinars dès 2022 et des dépenses de fonctionnement qui continueront d’augmenter pour atteindre 5500 milliards de dinars.

Comment ces déficits d’un niveau insoutenable seront- t’ils financés au cours des prochaines années ? Le ministre ne dit rien. Sans ambiguïtés, l’expert algérien Abderrahmi Bessaha a estimé il y a quelques jours sur El Watan que « le projet de LF 2021 n’envisage pas d’ajustement qui permettrait d’amorcer un processus de retour à la viabilité budgétaire à moyen terme. A contrario, il aggrave un déficit budgétaire déjà élevé, dont la réduction progressive est pourtant la pierre angulaire d’une stratégie de reprise économique à moyen terme ».

De façon encore plus explicite, Nour Meddahi a invité les autorités algériennes à choisir entre « continuer le statu quo comme les prédécesseurs et livrer le pays au FMI » ou bien « mener le redressement économique ; à commencer par la consolidation des déficits interne et externe, et les réformes économiques, en particulier celles qui seront impopulaires ».

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