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Abdelmadjid Attar. Ancien PDG de Sonatrach, expert pétrolier : «Tous les moyens de mobilisation de ressources financières doivent être envisagés»

Par El Watan | le Samedi 21 Mars 2020

Abdelmadjid Attar. Ancien PDG de Sonatrach, expert pétrolier : «Tous les moyens de mobilisation de ressources financières doivent être envisagés»

-L’Algérie risque de se retrouver avec très peu de ressources, au vu de l’évolution de la situation du marché pétrolier. Quel est votre regard sur la situation économique dans ce contexte, et quelles solutions l’Exécutif peut- il envisager pour y faire face ? Les mesures annoncées dans le cadre d’une LFC seront-elles suffisantes ? L’endettement extérieur est-il envisageable ?

Je pense que l’urgence sanitaire causée par la pandémie et les impacts économiques prévisibles, en comparaison avec ce qui se passe ailleurs dans le monde, correspond au défi le plus important auquel il faut faire face, en tenant compte de l’hypothèse la plus pessimiste en matière de prix du baril de pétrole. La loi de finances 2020 avait déjà prévu une baisse par rapport à 2019 de la fiscalité pétrolière de 19%, avec 50 dollars le baril. La fiscalité ordinaire devait augmenter en principe de 8,6%. Je pense que les résultats seront bien en deçà de ces prévisions. Nous voyons en ce moment ce que les autres pays ont déjà mobilisé comme ressources financières à coups de dizaines et centaines de milliards de dollars pour soutenir et sauver leurs économies.

D’où la nécessité, non seulement d’une loi de finances complémentaire (LFC) pour s’adapter à l’urgence, au maintien des programmes et besoins strictement nécessaires, au sauvetage de l’emploi et de la production nationale, mais aussi en engageant des réformes profondes à tous les niveaux et en envisageant tous les moyens de mobilisation des ressources financières que l’exportation des hydrocarbures et la fiscalité ordinaire ne pourront pas fournir en 2020 et peut-être aussi en 2021. Je pense bien sûr à l’usage des réserves de change, à l’endettement extérieur, et même à la dévaluation du dinar, pourquoi pas.

-Comment évaluez-vous la situation du marché pétrolier ? Le Brent est au plus bas et des analystes tablent sur un baril à 20 dollars très prochainement. Quelle est votre analyse face à ces projections ?

Au-delà des paramètres fondamentaux qui contrôlent le prix du baril, il faut se rendre compte qu’actuellement et probablement pour au moins trois à quatre autres mois, c’est principalement la pandémie et ses impacts négatifs sur l’économie mondiale qui conditionnent ce prix. La consommation mondiale a déjà décliné d’environ 2 millions de barils par jour, entre décembre 2019 et mars 2020, et pourrait atteindre 4 à 6 millions de barils par jour, au cours du deuxième trimestre 2020, et «peut être même 10 millions de barils par jour, en termes de demande», selon le cabinet Trafigura.

Dans un contexte pareil, marqué aussi par énormément d’incertitudes sur la durée de la maîtrise de la pandémie, il est pratiquement certain que l’année 2020 sera marquée par une offre de pétrole surtout pas chère, nettement supérieure à la consommation réelle d’une part et même à la demande, qui sera alors maintenue, surtout par la spéculation, et la volonté d’augmenter les stocks stratégiques par les pays, les plus gros consommateurs, comme les Etats-Unis et la Chine. C’est ce qui laisse prévoir un prix moyen autour de 30 dollars le baril, pour les six premiers mois, et autour de 37 à 40 dollars, dans le meilleur des cas, pour le reste de l’année.

-Que va induire la stratégie saoudienne mais aussi celle de la Russie ? Est-ce une guerre contre le schiste américain, ou une guerre de leadership entre les deux puissances, après l’échec de la dernière rencontre de Vienne ?

La guerre des prix déclenchée par l’Arabie Saoudite, suivie par les Emirats arabes unis, n’est vraiment pas raisonnable et ne sert ni ces pays ni l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), et encore moins l’économie mondiale. Elle a tout simplement aggravé la situation, et si elle se poursuit au-delà du deuxième trimestre, le prix du baril de pétrole a toutes les chances de chuter en-dessous des 30 dollars sur plusieurs mois, même si la pandémie est de nouveau contrôlée, parce que la reprise de l’économie mondiale sera lente, au vu des dégâts déjà enregistrés. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une guerre de leadership entre ces deux pays, mais plutôt de stratégie ou de calculs géopolitiques difficiles à préciser pour le moment. Il y a certainement la volonté de briser le poids de la production de pétrole et gaz de schiste américain, pour les deux pays, mais aussi la volonté de «couler» l’Iran, ennemi de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis.

-Dans ces circonstances, pensez-vous que l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) peut encore intervenir pour réguler le marché, comme le souhaitent des pays fragilisés par la situation, comme l’Algérie, l’Irak, etc. ?

Réguler le marché pétrolier n’est plus du ressort de l’OPEP, à mon avis, sur au moins six mois, si ce n’est plus. Seule une reprise progressive d’un fonctionnement normal de l’économie mondiale pourrait à nouveau stabiliser et faire revenir la consommation énergétique à son niveau de 2019, à condition d’un contrôle de la pandémie bien sûr. C’est seulement dans ces conditions que l’OPEP et ses alliés, s’ils reviennent à la table des négociations, pourront alors aussi contribuer à la stabilisation du marché et peut-être faire revenir le prix du baril aux environs de 40 dollars, d’ici la fin de l’année, parce que entre-temps les stocks mondiaux auront atteint un niveau jamais égalé, grâce aux millions de barils qui vont être mis sur le marché par l’Arabie Saoudite et d’autres producteurs.

Entretien réalisé par Zhor Hadjam

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